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Azru n thur

 Retouraniblack04_back.gifAzru n Thur       Ait Adella            

                         Azru n thur  1884m d'altitude                         Le village Ait Adella

Pour lire l'article de presse cliquer ici                     

                         

           Azru n T'hur  est un pic montagneux situé dans la commune d'Illilten à quelques soixante quinze kilomètres au Sud-est de Tizi Ouzou et à mi-distance des cols de Tirourda et de  Chellata , ce site féerique est situé à 1884m d'altitude, donne une vue dominante, surplombant une grande partie de la Kabylie.

         Ce saint lieu est une destination privilégiée des dizaines de milliers de personnes, des familles en majorité, venues passer trois Week-end du mois d'août dans une liesse indescriptible.

         La fête traditionnelle d'azru n thur est organisée successivement par les trois villages environnants de la montagne, Ait Adella, Zoubga et Ait Atsou, le mois d'août de chaque année.

                                 

         Azru n Thur  

Fête traditionnelle d'azru nthur                                       Visite du pic d'azru n thur

                                                                    

        le vendredi 08 Août 2003, le village Ait Adella a organisé à son tour, la fête d'Azru n thur après que Zoubga l'avait fait la semaine d'avant et avant que  Takhlijt l'organise à son tour la semaine d'après c'est à dire le 15 août 2003.

   Donc le vendredi 08, tôt le matin, les visiteurs commencèrent à affluer de toutes part, venant de toutes les régions de la Kabylie et d'ailleurs.

   Vers 12h, de la fontaine d'asselgu jusqu'au sommet d'Azru n thur, une marée humaine fait sa procession du site, l'émerveillement se voit sur  les visages.  

  Parmi les milliers de visiteurs qui ont pris comme destination Azru n thur, ce jour caniculaire, on peut distinguer quelques visiteurs de marque à l'instar de Belaid Abrika, délégué du mouvement citoyen, Abdeslam Abdenour chercheur et homme de culture, Ahmed Zaid universitaire, Malika Zaid présidente de Agraw Adelsan Amazigh..., on a chuchoter aussi la venue de la fille de l'actuel chef du gouvernement, avec un ancien journaliste. 

Les journalistes de chaine II et  de la presse indépendante ont réalisé un travail merveilleux en relatant d'une manière professionnelle le déroulement  de l'assensi.


Voici l'article écrit par B.Takharoubt  journaliste à  l'EXPRESSION

ASSENSU D’AZROU N’THOUR
Adhrar ou l’âme des montagnards

     
Sur les cimes, la robe kabyle, classique, le hidjab, le décolleté, le collant, le pantacourt et le jean se côtoient sans encombre. Les clivages idéologiques cèdent la place à l’émerveillement.
Quelle que soit la classe ou la tenue, on s’émerveille comme le vieillard, ou l’enfant comme des êtres faibles devant l’immensité des lieux et la beauté de la nature.
«C’est vraiment beau, le paysage est fabuleux » s’émerveille Sylvie Nordmane, une Parisienne qui vient, pour la première fois en Algérie, spécialement assister à la fête de Azrou n’Thour, une montagne de Kabylie. «Je programme mes vacances par rapport à cette fête» indique Nait Saâda Mohand Ouali membre de l’Association des taxis kabyle de Paris (ATKP).» D’ailleurs, aujourd’hui j’ai raté la fête de mon meilleur ami, tant pis pour lui qui a programmé son mariage le même jour de l’Assensu» a ajouté Mohand Ouali. 1884 mètres d’altitude, à une vingtaine de kilomètres de Aïn el Hammam et puis monter, toujours monter suivant une trajectoire hélicoïdale jusqu’au col de Tirourda, et quitter la route nationale qui mène vers Bouira et Tazmalt pour parvenir au point culminant de Azrou n’Thour. A quelques différences près, ce lieu est la copie revue et corrigée de l’Askrem de Tamanrasset (Hoggar). Le week-end passé, le sanctuaire d’Azrou n’Thour a connu une animation très particulière. Des dizaines de milliers de personnes venues des quatre coins du pays et même de France assister à la «méga-fête» organisée par le village Ait Adella de la commune d’Illiltene. «Cette année le nombre de visiteurs est plus important «fait remarquer Haimid le barbu, un des organisateurs qui ajoute: «les gens sont rassurés par la qualité de la réception et surtout la sécurité que nous leur assurons». Trois villages, Zouvga, Takhlidjt et Ait Adella organisent chaque année cette manifestation appelée «Assensu» durant les trois premiers week-ends du mois d’août, chacun à son tour pendant un week-end. Vue de si haut, la Kabylie s’offre dans toute sa splendeur. Les massifs du Djurdjura se dressent en remparts à des villages qui leur sont accolés sur les flancs. Le Djurdjura se découvre majestueux, imposant, rude, impénétrable et insensible au poids des ans et à l’érosion quotidienne du temps. Aride et austère il fait peur aux regards étrangers. Mais une fois le premier stade d’émerveillement dépassé, l’impression d’hostilité s’estompe. 

A la beauté des reliefs, à la pureté de l’air se conjugue le charme des hommes particulièrement celui des filles. La rudesse de ces montagnes est alors atténuée par cette beauté proverbiale adulée et chantée, jusqu’à la porter au firmament, par les artistes taillés dans ce socle tels Slimane Azem, Matoub, Ait Menguellat, Idir et les autres. Enlaçant le Djurdjura, et même affectueux par la protection qu’il a offert depuis de millénaires à ces habitants qui s’y sont installés pour échapper justement aux servitudes des basses plaines. Personne ne précise les raisons de cette rencontre particulière à Azrou n’Thor tant l’historique n’est pas connu mais on s’accorde à dire qu’elle dure depuis des siècles. On s’y rend convivialement, on se régale avec un bon couscous à la viande, on savoure le beau paysage, on y rencontre des amis, on y fait de nouvelles connaissances et on redescend revigoré en attendant la prochaine zerda. On peut dire autant de causes qui entretiennent l’esprit de rapprochement. Pour les énumérer, il faudrait rechercher tous les motifs sociologiques qui caractérisent cette région. La liste serait longue, et, si l’on énumérait plus spécialement ceux qui agissent en Kabylie, on trouverait assurément qu’ils sont dus surtout aux milles rapports de voisinage forcé, conséquence de l’entassement des populations dans les étroites enceintes des villages. Les mots «Adrar»( la montagne ) et «Thamourth» ( le pays ) prennent une connotation très particulière chez le Kabyle.
Ils rassemblent toute la symbolique d’un code de valeurs jalousement gardées. Le nif ( l’honneur ), la rigueur et surtout la sécurité. L’invasion française de la région en 1857 a été une date repère pour les populations de la région en se sens que «l’Adrar du nif a été violé». Une offense jamais ressentie avec une telle ampleur. Le dépit et le ressentiment vécus apparaissent d’une manière frappante dans les poèmes et les vers composés par les auteurs de l’époque dont Si Mohand Ou M’hand.
Il a fallu des années pour la reconstitution du tissu social totalement disloqué. Si on excepte le travail de sensibilisation politique, qui était de toutes façons réprimé par les autorités coloniales, c’est ce genre de rencontres qui a permis de maintenir puis de ressusciter la cohésion sociale.
Azrou N’thour n’est pas le nom d’un saint mais les habitants de la région attribuent un caractère de sainteté à ce lieu. Azrou signifie en tamazight le rocher et T’hor fait référence à la prière de l’après-midi.
Appelé ainsi car c’est vers l’après-midi que le soleil pointe sur ce sommet de 1884 mètres d’altitude.
Les Ait Adella racontent plusieurs anecdotes surréalistes que des visiteurs y ont vécues. Des malades ont été guéris par la bénédiction de ce lieu, des immigrés absents pendant des années sont rentrés au pays après les avoir appelés à partir d’Azrou n’Thor, raconte-t-on. 5h 45 du matin, alors que les premiers rayons du soleil dorent les cimes, Azrou n’Thor s’anime.
Da Achour, fusil de chasse calibre douze en bandoulière, arrive sur les lieux exhibant toute la fierté d’un rude montagnard plein d’entrain et de vivacité. «J’ai démarré du village à 4h du matin», confie-t-il à Hamid qui réplique qu’il a passé la nuit sur les lieux.
Les familles de Ait Abdellah arrivent les premières avant l’afflux des visiteurs pour occuper Tavawalte, une variété de sapin qui prend la forme d’un parasol naturel à force de supporter le poids des neiges qui en hiver atteignent les deux mètres.
Ces familles viennent avec leurs bagages, , enfants et nourriture car le couscous est avant tout destiné aux invités. On s’y rend comme on va dans une fête, un pique-nique sans pour autant sacrifier le côté religieux du rendez-vous. Ainsi, tout se mêle et s’enchevêtre pour donner lieu à une tradition dont la sacralité en Kabylie est plus forte que tout. A 7h, tout est déjà prêt , le couscous et la viande ont été préparés la nuit par les jeunes du village sous le regard vigilant de Bouhou et Ammar Nait Saâda tous deux chefs cuisiniers à Alger. Les fusils se font de plus en plus discrets pour disparaître complètement à 8h du matin, heure de relève de la deuxième équipe chargée d’assurer la sécurité des lieux.
«Nous essayons de ne pas exhiber les armes devant les visiteurs et d’être discrets au maximum, c’est une recommandation du comité du village» précise Mak Mazighe un membre de la Coopérative théâtrale Ivghassene (les courageux). A 10 heures, la montagne fait sa mue. L’Adrar devient bariolé. 

Le comité de village de paris
Des milliers de visiteurs arrivent. Inutile d’aller plus loin, il faut garer le véhicule à deux kilomètres de la plate-forme et continuer à pied et traverser un marché improvisé. Des pastèques, des sandwiches avant le couscous de midi et des souvenirs de Kabylie (bijoux et photos du rebelle Matoub) sont exposés aux passants du jour. Les hommes s’arrêtent au niveau de la plate-forme soigneusement aménagée par le village et les montent en file indienne vers le sanctuaire distant de quelques 300 mètres plus haut. La robe kabyle, le hidjab, le décolleté, le collant, le pantacourt et le jean se côtoient sans encombre sur les cimes. Les clivages idéologiques cèdent la place à l’émerveillement. Quelle que soit la classe ou la tenue, on s’émerveille comme le vieillard, la femme ou l’enfant; comme des humains faibles devant l’immensité des lieux et fragiles face à la beauté de la nature. Sur la route nationale qui mène jusqu’au col de Tirourda une file interminable de voitures serpente au flanc de la montagne. 
 
La sécurité est assurée par plusieurs brigades de jeunes communiquant par des talkies-walkies ramenés à cet effet spécialement de France.
Aucun policier aucun garde communal ne sont présents. «Assurer la sécurité des dizaines de milliers de familles sans le moindre incident, le moindre écart de langage et dans ce qui était le véritable fief de Hassan Hettab est une prouesse qu’il n’est pas facile à de simples citoyens de réussir» reconnaît Ammi Said venu en famille assister à la zerda. Des familles, des couples, des groupes de filles, de jeunes circulent librement entre le sanctuaire et la source d’Aselgu sans la moindre infraction. Aselgu est une source située près du lieu de pèlerinage. Une eau incroyablement fraîche y coule sans arrêt au bonheur des visiteurs qui viennent s’y rafraîchir.
Sur ce trajet qui s’étale sur environ deux kilomètres, des jeunes scrutent et signalent le moindre incident. «On essaye toujours de ramener à la raison le provocateur et même s’il faut passer aux autres moyens on ne le fait jamais devant les visiteurs, la montagne est assez vaste pour cela» informe Said, un membre du comité de village. Evidemment la réussite de cette prouesse revient aux jeunes des Ait Adella qui ont veillé au grain et sur la sécurité des visiteurs. Sur ce plan, ce village apparaît comme une véritable république.
Condamnés par la nature et par les hommes à se prendre en charge, les habitants avaient mis en pratique un système de self-gouvernement d’une manière complète et radicale. Il est singulièrement rare qu’une administration compte un nombre aussi restreint de fonctionnaires et occasionne moins de dépenses à ses administrés. «Nous avons des travailleurs à longueur d’année au village, on emploie surtout les cas sociaux, ils font l’entretien et sont rétribués par la Thadjmaath» confie Bouhou, le cuisinier des grands rendez-vous. L’idéal d’un gouvernement libre presque à bon marché, dont les plus grands philosophes avaient cherché et cherchent encore la formule à mille utopies est une réalité intériorisée depuis des siècles en Kabylie et Ait Adella en constitue un exemple parfait. Autant dire que c’est une véritable ruche. Pour ne citer que ces exemples: toutes les ruelles du village ont été recouvertes par des dalles de ciment, une eau courante H24, de quoi rendre jaloux les habitants de la capitale, une crèche pour les enfants où l’on enseigne l’arabe et le français avant la scolarisation et des projets qui se chiffrent à des milliards de centimes. En d’autres termes il s’agit d’une République autonome. «Nous sollicitons notre commune très rarement pour la réalisation des projets, c’est beaucoup plus pour la paperasse», confie encore Da l’Hamid un responsable du transport dans une résidence universitaire à Alger. Le village de Ait Adella a son comité à Paris. «Nous avons une moyenne de 250 à 300 membres qui participent aux cotisations mensuelles», indique Mohand Ouali, président du comité de village à Paris. Un euro par enfant et cinq pour les adultes sans exception quel que soit le statut de la personne. L’argent est utilisé pour des projets d’utilité publique au village, comme l’eau, l’entretien et la prise en charge des cas sociaux. En outre, en cas de décès en France, le rapatriement de la dépouille est totalement pris en charge, de même que les membres de sa famille qui l’accompagnent. Evidement cet état de fait n’est pas sans sacrifices, mais c’est la conséquence naturelle de l’esprit d’association et de solidarité. Un couscous à la viande préparé sur place est servi aux visiteurs.
Tout était beau le week-end passé sauf l’état de la route. C’était la seule fausse note. Trois à quatre kilomètres de piste font grincer les dents des chauffeurs qui monnayent les pneus de leurs véhicules avec une vue féerique en montagne. «Nous assurons tout pour les visiteurs, la sécurité, le calme et un couscous à la viande. Le revêtement de cette piste est la seule tâche qu’on a laissée aux autorités locales, qu’elles fassent leur travail», s’énerve Farid un autre jeune du village chargé lui aussi d’assurer la sécurité.

Brahim TAKHEROUBT

L'EXPRESSION12 août 2003 Page : 12

Reportage de Saïd Aït-Mébarek paru dans le quotidien Le Soir d'Algérie du 20juillet 2005

ASSENSI OU LA FÊTE PATRONALE D'AZROU-N'THOUR : BIVOUAC SUR LE MONT SACRE
Souvenirs d’un week-end d’été sur un sommet du Djurdjura



Assensi d’Azrou-N’thour est un pèlerinage festif qu’organisent cycliquement à pareille époque estivale, et à tour de rôle, trois villages de la commune d’Illiltène, dans la daïra d’Iferhounène, Zoubga, Aït-Addella et Takhlijt- Ath-Atsou. Synthèse d’une excursion champêtre, d’un bivouac diurne et nocturne de plusieurs heures sur l’une des nombreuses proéminences rocheuses que compte le Djurdjura, Assensi est une célébration profane et sacrée à la gloire d’un mont, un rocher sacralisé par la tradition.

Aussi, le voyage et le séjour effectués sur le pic sacré d’Azrou-N’thour sont une façon d’aller à la rencontre du temps perdu, de la mémoire qui se découvre à travers la célébration de ce genre de lieu et de paysages ainsi que des rites qui leur sont liés. Car «la pérennité de certains paysages, la survivance de certaines mœurs et coutumes, dit un auteur, révèlent beaucoup de l’âme d’une communauté».

Aller à Azrou-N’thour est de ces voyages d’où l’on revient troublé et fasciné par le spectacle de puissance alliée au charme naturel et sauvage du lieu. Il y a, surtout, cette lancinante et obscure impression qu’inspire le mystère, le témoignage de respect quasi religieux qui entourent la célébration estivale qu’il accueille en son sein. Azrou-N’thour était, dit la petite histoire, un lieu d’ermitage et de réclusion volontairement choisi par un groupe de tolba pour s’adonner à leurs prières et à l’adoration de Dieu. Un chapelet d’anecdotes, de légendes, sur fond de récits hagiographiques, tient lieu de repères biographiques et historiques et alimente l’aura de puissant thaumaturge, pourvoyeur de grâce et de miracles accordés à Azrou N’thour, dénomination qui veut dire littéralement le rocher de la deuxième prière du jour. Ce qui est probable, c’est la vocation de lieu d’estivage, de migration des troupeaux qui, en été, montent des maigres pâturages mitoyens des villages vers ceux de
 la montagne, conférée au plateau prolongeant vers le sud la grande pyramide rocheuse. Azrou-N’thour et tout le périmètre montagneux qui l’entoure, allant de Tizi-Ldjamaâ jusqu’au célèbre col de Tirourda ,peut être aussi une destination de rêve pour un tourisme climatique, une halte pour les inconditionnels de la nature et autres amateurs de villégiature et de solitude cosmique. Le décor chaotique et féerique, à la fois, fascine par son panache qui est un mélange d’éclat sauvage, et de hauteur parcourue par une coulée rocailleuse et une maigre végétation, avec, ça et là, quelques cèdres rabougris, genévriers et chênes-lièges. Le rocher que le rédacteur d'un guide touristique de l’époque coloniale comparait au fameux pic du Midi de la France est un long cône culminant à 1900 mètres d’altitude. L’oratoire qui couronne son sommet où fut érigé un simulacre de mausolée domine un impressionnant abîme et permet au regard de découvrir un panorama contrasté et compliqué de reliefs vallonnés
 et accidentés d’une partie de la haute Kabylie et de la vallée de la Soummam. Il nous revient ici la très belle phrase tirée du roman la Terre et le Sang de Mouloud Feraoun pour qui "les villages minuscules qui se terrent à son pied (celui du Djurdjura) ou s’égrènent sur les sommets des massifs plus modestes ont l’air d’une multitude apeurée qui se prosterne devant un Dieu sévère". En tout cas, l’esprit est assailli par moult interrogations sur le sens de la célébration d’un culte voué à un rocher que les villages de Zoubga, Ait-Atsou et Ait-Adella partagent avec une dévotion et une ferveur immuables depuis des générations : incantations nostalgiques sur un ordre païen révolu, besoin de se réapproprier des espaces patrimoniaux pour mieux sauvegarder la mémoire ou volonté d’afficher sa préférence pour un héritage spirituel nourri aux valeurs du terroir ? Assensi, c’ est le nom donné à cette fête patronale organisée sur et à la gloire du grand rocher, qui devient l’espace d’une
 journée aoûtienne le lieu d’un pèlerinage, mélangeant l’ambiance bigarrée, d’une fête foraine et l’atmosphère grave et mystique d’un voyage initiatique et l’éclat solennel d’une cérémonie sacrée… Ce rendez- vous pour lequel se mobilise toute la communauté villageoise est précédé par d’intenses préparatifs qui se poursuivent sur le site même de la fête, au pied d’Azrou- N’thour, comme l’explique un membre du comité du village Zoubga dont c’est le tour d’organiser la cérémonie et les festivités de l’assensi de ce week-end du mois d’août.
 Dans cette atmosphère de veillée d’armes empreinte d’une débauche d’énergie pour la préparation de la grand-messe du lendemain, il y a un moment pour la détente et la relaxation. Les clameurs de «l’Ourar» qu’improvise, à l’écart de leurs aînés, ce groupe de jeunes adolescents, font écho aux murmures légers et sourds des orgues du Djurdjura et aux rumeurs sauvages et mystérieuses qui habitent la nuit qui tisse peu à peu les fils de son manteau noir sur
 la montagne que la lune enduit de sa réverbération diaphane et lumineuse. Le lendemain au petit matin quand la montagne se sera libérée de ses ébats érotiques avec la nuit et quand le soleil aura fini de lâcher sa lumière encore vacillante, par delà la ligne d’horizon, le spectacle n’en sera que plus beau encore ; une véritable orgie matinale de mauve, de bleu azuré mêlé d’ocre teinté de rayons jaunes et dorés se déverse sur le damier accidenté constitué de hauteurs et de collines sur lesquelles sommeillent encore les nombreux villages. Des villages d’où, tout à l’heure, quand la lumière du jour aura fini de briller de tout son éclat, s’ébranleront les processions de pèlerins et de visiteurs. Pour les membres du comité d’organisation, l’heure n’est pas à la contemplation. Dès les premières heures de la journée, on entre dans la réalité de la fête dans tout ce qu’elle a de prosaïque, mais aussi de stressant. On s'active avec quelque fébrilité à lancer la mécanique de l’événement dont
 les rouages semblent pourtant bien huilés et maîtrisés par l’expérience des éditions précédentes. De la réussite de celui-ci dépend, en effet, le prestige de la communauté villageoise dont toutes les énergies se sont mobilisées pour la manifestation durant laquelle doit prévaloir sérénité, sécurité, convivialité, bon accueil et partage. Tout ce qui fait l’esprit de l’assensi, d’une ziara qui doit procurer piété et joie aux pèlerins qui, maintenant arrivent par petits groupes. Ce sont les familles de Zoubga, vieilles femmes ou mères de famille, escortant des enfants et, surtout, des jeunes filles qui ouvrent le bal des arrivants et qui jettent leur dévolu sur des endroits à l’ombre du feuillage léger et maigre des cèdres et des chênes-lièges pour y camper toute la journée, en attendant de se joindre à la foule qui part à l’assaut du pic. On y arrive à travers un sentier escarpé envahi de pierres et bordé, par endroits, de ronces et d’arbustes sur lesquels, jadis, les femmes
 accrochaient les fanions et des pièces d’étoffe qui sont des ex-voto, des fétiches à qui elles prêtent une heureuse influence. L’ascension commence, calme et fluide. A mesure que l’affluence augmente, succédant aux nonchalantes arrivées matinales de petits groupes de visiteurs, le mouvement de la foule monte crescendo. C’est vers la fin de la matinée, lorsque le soleil se fait plus ardent et commence à incendier la montagne de sa chaleur, que la cérémonie prend plus de vie. Les lieux sont imprégnés par une animation joyeuse colorée par les nuances vives et chatoyantes des vêtements des femmes où se côtoient les robes traditionnelles des anciennes et les tenues modernes et estivales des jeunes filles à l’élégance pudique. On assiste alors à une longue procession, du pied vers le sommet du rocher. Ce va-et-vient incessant et nonchalant d’hommes et de femmes de tous âges marque une trêve et donne lieu à un autre spectacle qui se déroule sur l’esplanade, Au pied du rocher symbolisé par
 le rituel d’offrandes d’argent, une sorte d’obole qu’apportent les visiteurs, surtout les femmes à qui les sages du village, réunies autour de l’imam, prodiguent remerciements et baraka La dégustation du couscous est l’autre grand moment de l’assensi, un autre passage obligé, appelé aussi waâda, sans lequel le pèlerinage ne serait pas complet, car permettant l’expression du lien communautaire par le partage et la solidarité. Mais c’est autour du mausolée, là-haut, presque dans les nuages que se concentre l’essentiel de la journée, le moment où la cérémonie dévoile un autre pan de sa liturgie, de son sens et aussi son mystère. Pendant que les hommes, jeunes et moins jeunes, contemplent les splendeurs chaotiques qui les entourent et découvrent le moutonnement des collines et des monts qui se dressent au milieu d’étroites vallées, les femmes investissent le temple, une vieille bâtisse presque en ruine qui a servi de poste d’observation aux soldats français et qui fait office de lieu de
 culte au décor sommaire et dépouillé de toute représentation pieuse ou funéraire : juste un trou dans le mur qui ressemble, à s’y méprendre, à un confessionnal d’église. Sur le sol, un semblant d’autel sur lequel on allume des bougies. Ni saint patron, ni marabout descendant d’une lignée confrérique connue, Azrou-N’thour est juste un lieu-dit vénéré, un aâssas à qui on prête les pouvoirs d’oracle capable de miracles et auprès de qui on vient implorer une surhumaine protection et demander
la baraka, faire des invocations en tous genres : on est vieille femme éplorée par l’exil prolongé d’un fils ou épouse ne supportant pas l’absence trop longue du mari, on vient à Azrou… ; femme stérile ou lasse de n’enfanter que des filles, on va à Azrou…; jeune vierge effarouchée par l’âge et le spectre d’un long célibat, on va à Azrou… ; amoureux de la nature et de l’air pur, on va à Azrou-N’thour, un lieu où l’on vient rendre grâce et demander quelque chose en retour. Peu importe quoi.  Car Azrou…
 est le réceptacle de toutes les fantaisies des hommes, de tous les mélanges : moment de célébration d’une messe solennelle à la gloire du pic éternel, assensi est une synthèse propice à la célébration de la nature et à la purification spirituelle, dans un élan collectif de joie communicative et spontanée. Et il arrive que le spectacle glisse de la piété vers le jeu, le rite de séduction. C’est le prétexte pour l’échange de regards tendres et l’effusion de sentiments juvéniles qui s’évaporent sitôt la fête finie mais qu’on garde comme un souvenir d’une journée d’été passée à Azrou et puis, qui sait ? Peutêtre si la baraka d’Azrou… Le déploiement festif et le regroupement qui s’y déroulent offrent ce contraste saisissant d’une quête spirituelle qui oscille entre le rituel mondain et la démonstration religieuse. Une célébration profane qui épouse les contours nubileux d’une religiosité diffuse qui manque d’élaboration mais non dénuée de sincérité. Ce mélange de pratiques et de
 croyances profanes et sacrées, en communion avec la nature, s’il peut prêter à sourire offre l’occasion d’une catharsis, d’un exorcisme collectif : si pour les femmes, c’est l’occasion de voir et d’être vues du monde, pour beaucoup, une excursion champêtre comme celle qu’on effectue à Azrou-N’thour offre un refuge contre les contingences, la banalité de la vie quotidienne. Elle permet d’échapper à un monde qui va mal et qui cède de plus en plus au désenchantement, en allant à la rencontre de choses simples de la vie et de renouer, même pour un jour, avec le merveilleux qu’inspire la montagne. Dans ces effusions ludiques et spirituelles, dans toute cette tension permanente entre ciel et terre pour donner du sens à la vie qui se concentrent dans le spectacle aoûtien qui se déroule sur Azrou-N’thour, il y a, nous citons un auteur qui fait la description d’un rite similaire, «le notable avantage de souder la communauté autour d’un même imaginaire et permet le maintien de la cohésion
 collective autour d’un corps de pensées homogènes». Assensi, la fête patronale célébrée à la gloire du pic sacré d’Azrou-N’thour, est, pour utiliser la formule du même auteur, « la synthèse métaphorique voire symbolique d’une conception du monde». Celle-là même qu’interroge l’ethnologue Camille Lacoste Dujardin, dans son étude du conte kabyle où elle fait la réflexion suivante sur la montagne en tant qu’espace symbolique dans la vision du monde et la cosmogonie kabyles : «La montagne, Adrar, ne saurait manquer au paysage kabyle, puisqu’elle constitue la majeure partie de ce pays (…) partout, en quelque point de la Kabylie, l’horizon se confond, au Sud, avec les cimes du Djurdjura. La montagne est partout présente, et la distinction est difficile à établir entre la montagne proprement dite et les hautes collines qu’elle domine. En fait, les Kabyles sont conscients de leur qualité de montagnard qui, en préservant leur isolement, leur a permis de profiter des courants extérieurs, sans
 modifier leurs structures fondamentales (…)" Pour Camille Lacoste Dujardin "la montagne kabyle, par son caractère conjugué de nature sauvage et vide d’hommes, aux rochers escarpés et percés de grottes, fut de tout temps un lieu sacré, résidence de génies ou d’ogresses redoutées en communication avec le monde souterrain. Nombre de ses sommets sont restés des lieux de pèlerinage contre la stérilité, dont les Kabyles défendirent farouchement l’accès aux Turcs, comme le Tamgout des Aït- Djennad (…) D’autres lieux comme les collines et les rochers participent au sacré de la montagne. Ils sont surtout des lieux d’invocation. De leur sommet, on pourrait apercevoir le pays des parents dont on se trouve exilé. Leur hauteur peut symboliser la croissance: dans un conte (le grain magique), le frère de l’héroïne grandit magnifiquement à chaque colline franchie sur laquelle la jeune fille doit faire une invocation».
S. A.-M.

Le Soir d'Algérie 20 juillet 2005

Pour les citations, cf. : Camille Lacoste Dujardin, Le conte kabyle (étude ethnographique), Editions Bouchène, Alger 1991. Culture populaire, sorcellerie ou magie?
Dominique Grisoni, In Le Magazine littéraire N°174, juin 1981. Notre passé quotidien, Michel Pierre, Le Magazine littéraire, N°179 juillet/août 1979.
 

 

Article de J L Hassani du quotidien LE SOIR D'ALGERIE

Culture : MARÉE HUMAINE AU PÈLERINAGE D'AZRU N'THOR
L'ascension kabyle

Vendredi dernier, la montagne sacrée a ouvert son cœur aux milliers d’hommes et de femmes pour le traditionnel Assensi, le rituel annuel organisé par le village des Aït Adella, sur le pic d’Azru n’Thor, 1883 mètres d’altitude. Azru n’Thor est la montagne emblématique. Un itinéraire montagnard pas trop rocailleux, accessible et ouvert à tous les amoureux de la nature, de l’évasion, des vertiges, de la randonnée et bien évidemment en emportant avec soi le cachet socioculturel.
Chaque deuxième vendredi du mois d'août, toute la communauté villageoise des Aït Adella, un bourg blotti au pied de la montagne, se mobilise pour réussir l'événement. Cette année, il y avait plus de monde que d'habitude. Les émigrés rentrent, ceux de l'intérieur aussi, sans compter tous les autres pèlerins qui sont venus de plusieurs contrées de la Kabylie. Dès les premières heures de cette belle matinée de vendredi, le col de Tirourda, passage obligé, ne désemplit pas. La procession de voitures et surtout les nuages de poussières envoyées en l’air sur la piste menant tout droit au pic, renseignent sur le flux des personnes attendues. Sur les lieux, il y a toute une organisation et une logistique mises en place. Pas la moindre défaillance. La vigilance est au maximum. Le village s'est mobilisé depuis la veille. On accueille, on oriente les automobiliste. On veille au grain avec son cachet hospitalier, 50 familles étaient désignées par le comité pour l’organisation, le service et la sécurité des pèlerins.

Plus de 4 quintaux de couscous préparés et 33 moutons ont été sacrifiés la veille. Sur la place où est installé “l’agraw”, les sages du village accueillent avec des mots de paix, de bonheur, sans connotation religieuse, les offrandes, des sommes d'argent, des visiteurs. Ici on implore le rocher pour soigner sa maladie, vaincre la malédiction, surmonter les chagrins... Avec des mots simples, pleins d’espoir, ils font ce que la science biologique n’arrive pas à assurer, à garantir à l’être humain souvent faible devant sa maladie, son échec et ses chagrins. En face, le couscous est bien garni accompagné d'une eau fraîche rapportée directement de la source, Tala Ouselgou (source d’eau douce et soignante) en rase montagne. “Tout le monde veille à ce que tous les visiteurs aient déjà pris leur part et goutté au mets préparé”, insiste Daa Boussaâd, la soixantaine. Sur les sentiers, sous les arbres de cèdres, des familles s'évadent. Certains ont déjà installé leur tente depuis la veille. Azru n'Thor, c'est aussi un rendez-vous de farniente. “Ce rituel revêt un cachet strictement culturel qui nous vient de la pensée kabyle. C’est une fête qui nous vient de très loin, antérieure à l’islam, au christianisme, aussi loin dans la nuit des temps. C’est un lieu où se produit l’harmonie. Nous sommes ici pour perpétuer les traditions des montagnes de Kabylie. Chaque année, les populations viennent accomplir cette “Ascension”, nous raconte Abdenour Abdeslam rencontré sur place. Pour les populations des Aït Adella et celles des autres localités nichées au pied de l’immense Djurdjura, qui n’ont “jamais raté ce rendez- vous annuel”,

Azru n’Thor est “un haut lieu socioculturel de la spiritualité”. Un lieu privilégié, plus prêt des dieux. Tout en face, Azru n’Thor domine, surplombe des ombres impressionnantes en sillonnant d’autres pics riants et contrastés. Toute la Kabylie s’offre à l’œil. Le côté touristique prend place. On immortalise la nature. “Ça me fait rappeler les Alpes”, me lance une émigrée de Lyon, qui vient “ici pour faire de la randonnée”. La montagne révèle ses paysages splendides. Lorsqu’on accède à son point culminant, essoufflé, le panorama qu’on y embrasse est ébouriffant. Mais le pic d’Azru n’Thor, c’est surtout des kilomètres carrés de contrastes, un site où l’on trouve à la fois des bergers, des courbes qui s’offrent une randonnée, des individus qui valorisent des traditions multiséculaires. Sans compter que les hauteurs sont aussi spirituelles : seul face à l’immensité de la nature brute, avec pour tout horizon du jeune qui se fond dans les cieux, sans aucun être humain à la ronde, on est saisi de vertige. Dominer les villages des Illilten, admirer les vallées depuis une place forte médiévale, tutoyer les sommets puisque tout nous y invite. Fin de journée, Azru n’Thor se ferme. La piste rocailleuse, qui jette les cailloux au moindre coup de volant est remplie de processions de voitures, bicyclettes et autres randonneurs. Les sentiers se tortillent en lacets. Autour se dressent les autres montagnes, au contrebas les vallées. On laisse derrière des vaches et des moutons par dizaines qui s’accrochent à la pente. Un petit paradis auquel on s’adonne avec délice pour une journée.
J. L. Hassani

Le Soir d'Algérie du mardi 16 août 2005


        

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